Bénédicte Lelay intervient aux chantier des Francofolies auprès des artistes comme coach corporelle. En quoi consiste cette discipline? Echange avec une polyactive du domaine artistique:

Sound Reporters : Comment en êtes-vous venue à travailler au Chantier des Francos ?

Bénédicte Lelay : Mon travail est autour du corps, on appelle ça du coaching corporel. C’est marrant parce qu’à première vue on ne sait pas ce que c’est, et dès qu’on parle de corps les gens rigolent un petit peu, il y a une sorte de tabou autour de ça. J’en suis venue là parce que moi je viens de la danse et du théâtre, de la performance et de la musique. J’ai une formation anglo-saxonne et les Anglais travaillent beaucoup avec tout ce qui est pluridisciplinaire, ils osent pas mal mélanger les arts en fait, alors qu’en France on est un peu plus dans un certain cadre. J’ai eu l’occasion de travailler avec un musicien sur scène, et avec lui j’ai mélangé la vidéo et la danse. A la fin des concerts il y a des musiciens qui venaient nous voir en nous disant “c’est original ce que vous faites, tu peux pas venir en studio de répète, filer un coup de main ? ».  J’ai accepté et ai donc suivi une petite formation de coaching, et je me suis dit qu’il y avait pleins d’outils issus de la danse, des mouvements, du théâtre, qui pouvaient certainement servir aux musiciens qui eux apprennent à jouer d’un instrument, mais pas forcément à être dans leur corps sur scène. Et je ne m’étais pas trompée ! Parce qu’il y a beaucoup de boulot ! (rires). Après j’ai rencontré l’équipe du Chantier dont Kelly, la responsable, et on a développé cette activité de coaching corporel pour les musiciens. 

Sound Reporters : Comment organisez-vous votre travail de coaching sur un temps aussi réduit ? (deux sessions d’une semaine)

Bénédicte Lelay : Oui c’est court et intense, on est tous très fatigués ! En fait on remet souvent en question l’organisation, car on essaye d’être hyper pertinents déjà en amont, et puis après, avec les autres intervenants on discute beaucoup, au déjeuner et au dîner, pour faire en sorte que tous nos retours et nos implications s’imbriquent, qu’il n’y ai pas d’éléments perdus. Le premier jour j’essaye d’avoir une première étape, où j’aborde le travail du corps de façon générale pour voir où ils en sont, si ça leur parle, si ils ont peur, pour démystifier tout ce travail là; et pour pouvoir après justement en précéder des choses, en fonction de ce que dont eux on besoin et de ce que moi je connais. Sur les trois derniers jours on cible des choses de façon presque pragmatique et puis on a une journée où on est en collaboration avec le coach scénique. Donc on travaille en binôme sur scène, ce qui est important: pour que ce soit efficace il faut voir ce qu’on peut en faire sur scène, comment ça peut vraiment aider, pour qu’à la fin de la semaine, il y ait des nouveaux ressentis. Comme ça par la suite, les artistes ont envie de continuer ce travail là, et ils améliorent leurs spectacles, leurs concerts dans les semaines qui viennent. Donc on essaye d’être vraiment le plus proche de leur demande tout en leur permettant d’explorer des nouvelles pistes, des nouveaux ressentis, des nouveaux outils liés au corps. 

Sound Reporters : Quels sont les exercices « types » que vous pouvez faire avec les artistes sur le chantier ?

Bénédicte Lelay : Le matin on fait un éveil, donc là on est sur de l’étirement, de la respiration, la conscience de l’espace, des jeux. On commence par des choses assez ludiques qui vont préparer à la journée, au chant, à mettre le corps en forme, le réveiller. Après, on propose un peu de technique, une base dont des paramètres qui sont liés à l’anatomie, la chorégraphie. Ensuite il y a un travail d’improvisation où ils vont essayer de faire confiance à l’intelligence corporelle. Parce qu’on réfléchit beaucoup avec la tête mais pas beaucoup avec le corps, donc moi ce que j’essaye de faire, c’est de les initier à s’affranchir du « de quoi j’ai l’air ? Peut être que je suis ridicule ». S’évader de ça permet d’aller plus vers de la magie, du risque, et de l’improvisation, tout en sachant ce qu’ils font pour que ce soit professionnel et qu’ils ne se fassent pas mal. Donc c’est un travail sur la technique et sur l’improvisation à la fois.

Sound Reporters : Et justement avez-vous déjà eu des groupes très introvertis, qui n’osaient pas vraiment? Et si oui comment avez-vous fait pour leur permettre de se libérer ?

Bénédicte Lelay : Je fais des blagues! Je mets pas mal d’humour, je m’implique beaucoup pour qu’ils se disent « Bah en fait ça à l’air d’aller ». Je commence par des choses un peu simples, en leur disant que danser peut être lié à des gestes quotidiens, et que tout le monde peut le faire : danser ce n’est pas être danseur. J’essaye d’amener vraiment de la simplicité au niveau du corps et puis j’écoute, j’accueille, je suis très bienveillante par rapport à des retours des musiciens qui peuvent me dire par exemple « Je n’ai pas envie qu’on me touche » : quand ils ne veulent pas on ne le fait pas, on fait autrement. La session dernière j’avais eu ce cas-là : on a donc travaillé sur d’autres choses, sur une mobilité, sur l’esthétique, sur la profondeur de l’espace, et ainsi j’espère que peut être par là ça leur a aussi amené l’envie d’aller explorer un peu les choses différemment. Je ne suis pas quelqu’un qui travaille dans la force, je trouve que le travail du corps est assez complexe comme ça: chacun a son histoire avec. Et moi, je ne suis pas thérapeute, donc j’essaye d’être bienveillante, je me creuse la tête pour essayer de leur amener du plaisir et de la découverte. 

Sound Reporters : Avez-vous déjà vu des artistes qui se sont réellement métamorphosés suite à votre collaboration ?

Bénédicte Lelay : Oui, tous bien sûr, ils sont très redevables. Métamorphosés, peut être pas immédiatement, mais je sais que j’en recroise souvent plus tard, et à chaque fois c’est beaucoup d’enthousiasme sur ce qu’on a pu travailler ensemble. Je sais que ça marque les gens, je ne sais pas si c’est seulement dû à moi, mais je pense que c’est aussi cette discipline qui est un peu particulière. Il y a eu clairement des jolies révélations, de sérénité, de découvertes pour certains d’entre eux qui tout d’un coup se sont autorisés des choses, il y a eu aussi des gens qui ont pleuré, parce que c’est émouvant, donc c’est plutôt des métamorphoses dans ce sens là. 

Sound Reporters : Continuez-vous de suivre en dehors du Chantier les projets des artistes que vous accompagnez ?

Bénédicte Lelay : Oui ça m’arrive, il y en a forcément avec qui tu as un lien particulier, parfois je retravaille avec eux, sur des ateliers ou sur des résidences en dehors du Chantier, certains sont devenus mes amis. Parce que, c’est court une semaine mais c’est intense, il y a souvent beaucoup de choses, on repart de là avec pleins d’émotions. 

Sound Reporters : Que vous ont apporté ces 5 années au chantier ?

Bénédicte Lelay : Pour moi c’est un espace de travail en fait, on expérimente. Moi ça m’a apporté, j’espère, de la justesse dans mon travail et puis ça me stimule beaucoup parce que j’aime bien réinventer des choses. Je me stimule aussi ailleurs puisque je travaille avec d’autres chorégraphes, je fais des stages, des spectacles donc j’essaie après de réinjecter ce que j’ai appris dans mon travail ici. Pour moi le Chantier, sous cette forme là, parce que c’est assez rare en France, c’est comme un laboratoire, c’est comme ça que je le prends: avec quelque chose de très précieux parce que c’est très fragile, c’est de l’art, c’est des humains, mais oui c’est vraiment comme un laboratoire donc ça m’a fait grandir aussi. 

Sound Reporters : Quel autre type d’accompagnement aimeriez-vous vous apporter en plus au Chantier ?

Bénédicte Lelay : On réfléchit avec Emilie sur comment faire grandir les interventions, les transformer, et j’aimerais bien mettre en place deux ateliers, je ne sais pas si ça se fera, mais on en a un peu parlé. Le premier ça serait en collaboration avec la personne qui travaille sur les costumes, parce que quand je travaille avec les musiciens avec des objets ou des costumes, ils ont un peu de mal. Donc je me suis dit que ça serait intéressant d’allier et la costumière et le travail du corps pour voir quand on porte quelque chose avec une autre matière, avec un autre poids, une autre forme, ce que ça amène au niveau du corps. Et puis j’aimerais beaucoup peut-être développer quelque chose plus axé sur les sens, tout ce qui va être la sensation, l’odeur, le goût. Ça, ça vient aussi de la méthode Gaga qui vient d’un chorégraphe israélien, qui travaille beaucoup là dessus. Autant aujourd’hui on est très dans la technologie, autant on revient aussi à tout ce qui est sensoriel donc ça pourrait être intéressant. 

Sound Reporters : Vous vous considérez comme une « slasheuse », qu’est-ce que ce terme signifie pour vous ?

Bénédicte Lelay : En fait c’est un terme que j’ai découvert il n’y a pas très longtemps et j’avoue que ça a un peu été une révélation, parce que je fais beaucoup de choses depuis longtemps. C’est sans doute en Angleterre que j’ai appris ça parce que les Anglais valorisent quand tu fais beaucoup de choses, il trouvent ça très riche, tandis qu’en France on va penser que ça signifie que tu ne sais rien vraiment faire. J’ai grandi en faisant beaucoup de choses donc ça fait vraiment partie de moi. Donc je suis comédienne / danseuse / chorégraphe / coach scénique / formatrice / metteuse en scène. Le slash ça vient de cette génération de trentenaires et plus qui sont dans toutes ces activités un peu parallèles et qui font partie aussi de leur identité. Je suis assez contente de ce terme là parce que je trouve qu’il me correspond bien et ça me définit mais ne me rétrécit pas: je peux être slasheuse à l’infini ! 

Sound Reporters : En quoi est-ce si important pour vous d’avoir toutes ces cordes à votre arc ?

Bénédicte Lelay : En fait c’est pas un choix que j’ai fait au départ en me disant « tiens si je faisais plein de choses » c’est venu comme ça, depuis que je suis toute petite. Je me suis rendue compte que ça me permettait de naviguer d’une option à une autre en fait, d’avoir plusieurs possibilités. Là on travaille, avec Pauline (Pi Ja Ma), la chorégraphie et la scénographie avec du papier. Nous en théâtre et en danse on doit se débrouiller pour la scéno et les lumières, et si on a pas les moyens, on devient assez créatifs puisqu’on doit faire avec rien, et ça c’est quelque chose que j’aime bien aussi partager aux musiciens: « Vous avez pas encore d’ingé lumière? Avec quoi d’autre on peut travailler? ». Je trouve que le fait d’avoir toutes ces activités autour de moi, elles m’ont permis d’aller puiser dans différentes références. Il m’arrive aussi de donner des références aux musiciens sur des chorégraphes, des metteurs en scène et je trouve ça important qu’ils puissent aussi s’ouvrir à d’autres choses que la musique. Ça remplit un projet. 

Sound Reporters : Quelle est votre principale source d’inspiration ?

Bénédicte Lelay : Je crois que c’est l’émotion, je trouve ça assez riche comme idée. Le ressenti. Et puis de voir les belles choses là où elles sont, de lever la tête parce que La Rochelle, c’est beau !

Interview réalisée par Loïs et Mélanie.

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